Lullaby (The Cure 1989)

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Avant même que “Lullaby” ne commence, The Cure te regarde droit dans les yeux et te dit : « Tu voulais une berceuse ? Très bien… mais version cauchemar sous caféine. » Ici, pas de moutons à compter ni de voix rassurante : Robert Smith préfère te border avec une basse rampante, un chuchotement inquiétant et une araignée géante imaginaire prête à te tomber dessus dès que tu fermes les paupières. “Lullaby”, c’est cette chanson qui te promet le sommeil… mais seulement après t’avoir rappelé pourquoi, enfant, tu regardais sous ton lit au cas où. Une berceuse gothique parfaite : tu t’endors peut-être, mais avec la lumière allumée.

Lullaby de The Cure : la berceuse qui fait frissonner de plaisir et d’effroi

The Cure – Des goths pas si tristes que ça

Derrière The Cure, on trouve l’un des groupes phare du rock britannique post-punk et gothique, formé en 1976 à Crawley en Angleterre par le chanteur-guitariste Robert Smith (et quelques copains de lycée). Le style du groupe est immédiatement reconnaissable : des chansons mélodieuses mais teintées de mélancolie, de spleen et d’imagerie gothique, explorant les thèmes de la douleur, de l’amour et de la solitude. Avec sa chevelure en bataille façon « épouvantail électrocuté » et son maquillage (teint blafard, yeux charbon et rouge à lèvres baveux), Robert Smith est devenu une icône de la culture goth – un clown triste au grand cœur, inspirant toute une génération d’âmes en noir.

Sur scène ou en interviews, The Cure cultive une image d’artistes torturés et romantiques. Pourtant, ne vous y trompez pas : derrière la façade lugubre, il y a aussi de l’humour et de la dérision. Le groupe s’est amusé à sortir des titres pop enjoués (« The Lovecats », « Friday I’m in Love ») en contraste de ses hymnes dépressifs. Robert Smith lui-même est capable d’autodérision mordante. (Il a même combattu Barbra Streisand transformée en dinosaure géant dans un épisode de South Park – si, si, c’est véridique ! Kyle, le gamin à la casquette verte, l’a salué d’un mythique « Disintegration is the best album ever! », preuve qu’on peut sauver le monde tout en restant un éternel incompris en imperméable noir.) En quatre décennies et quinze albums, The Cure a traversé bien des modes, du post-punk glacial du début au rock alternatif grand public, sans jamais renier son esthétique funèbre. Le groupe a influencé d’innombrables artistes (de la cold wave au emo) et demeure vénéré par les “wallflowers” – ces grands timides mal dans leur peau pour qui Robert Smith est un héros qui a prouvé qu’on peut être outsider et remplir des stades. En 2019, The Cure a même été intronisé au Rock and Roll Hall of Fame comme des « parrains du goth-rock », consacrant leur statut légendaire. Pas mal pour des musiciens qu’on prenait au départ pour des zombies dépressifs !

Contexte de création de Lullaby : cauchemars sur fond de chef-d’œuvre

Fin des années 1980, The Cure est au sommet de sa popularité. Après l’album Kiss Me, Kiss Me, Kiss Me (1987) et son tube Just Like Heaven, le groupe remplit désormais les plus grandes salles et passe régulièrement à la radio. Ironie du sort : cette gloire soudaine pèse sur Robert Smith. Se voir propulsé pop star le met mal à l’aise – lui qui rêvait d’être laissé tranquille pour traîner incognito dans les rues de Londres. En 1988, approchant la trentaine, Robert traverse une crise existentielle. Il déteste l’idée de fêter ses 30 ans (en avril 1989) et rumine sur le temps qui passe, la perte des sentiments intenses de la jeunesse, l’inexorable dégradation… Ambiance ! Cette angoisse de vieillir va imprégner le nouvel album en préparation, Disintegration. Smith veut créer LE grand album sombre de The Cure, renouant avec l’intensité désespérée de leurs débuts (il évoque notamment Pornography en 1982, l’un de leurs opus les plus funèbres). Pour se replonger dans cet état d’esprit ténébreux, il n’hésite pas à reprendre certaines mauvaises habitudes : il admettra avoir consommé du LSD à l’époque pour « explorer les recoins les plus lugubres de [son] esprit » et s’immerger dans le mal-être nécessaire à l’écriture de Disintegration. Tout un programme !

En véritable reclus créatif, Robert Smith compose la plupart des nouvelles chansons seul, dans sa maison du Sussex où il s’est exilé loin du tumulte londonien. Le contraste est saisissant avec l’album précédent : finis les déhanchements pop et l’excentricité colorée, The Cure s’apprête à livrer un monument de rock gothique atmosphérique, poignant et austère. D’ailleurs, lorsque Robert présente ses maquettes très downbeat aux autres membres du groupe, certains le prennent pour un fou : ils pensaient surfer encore sur la vague du succès facile, et voilà que le chanteur veut plonger tout le monde dans une dépression symphonique… « Ils pensaient que j’avais perdu la tête », racontera Smith, tandis que lui était convaincu d’être sur la bonne voie malgré la perplexité générale. Heureusement, le reste de la bande finit par embrasser la vision de Robert. En 1988, The Cure enregistre Disintegration dans un studio de campagne (Hook End Manor) avec le producteur David Allen, dans une ambiance studieuse et, il faut bien le dire, pesante.

C’est dans ce contexte qu’est née « Lullaby », une chanson écrite fin 1988 et choisie pour lancer l’album. Lullaby sort en single en avril 1989, un mois avant la sortie de Disintegration. Le moral du groupe à l’époque ? En demi-teinte : d’un côté, Robert Smith est fier d’avoir accompli son grand œuvre lugubre avant ses 30 ans (objectif qu’il s’était fixé depuis toujours) ; de l’autre, la maison de disques s’inquiète un peu. La new wave acidulée des années 80 tire à sa fin, et voilà que The Cure propose une berceuse gothique aux allures de cauchemar comme single… Pas forcément bankable, pense le label. Qu’à cela ne tienne : Lullaby sera diffusée massivement en Europe, et l’album sortira tel quel, long, sombre, magnifique. The Cure signe là son chef-d’œuvre, et Lullaby va devenir l’un de ses titres les plus emblématiques.

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Analyse des paroles : un cauchemar chuchoté au creux de l’oreille

À la première écoute, « Lullaby » ressemble à une simple berceuse macabre. Sur une mélodie douce-amère, Robert Smith susurre l’histoire d’un homme terrifié, paralysé dans son lit, tandis qu’une créature surnaturelle – “the Spiderman” – s’approche pour le dévorer. Pas de “Twinkle, Twinkle, Little Star” ici, on est plutôt dans un conte d’Edgar Poe adapté pour une nursery de film d’horreur. Les paroles regorgent d’images délicieusement sinistres : une araignée géante aux pattes rayées de bonbon (“on candy stripe legs”), un prédateur qui lèche les yeux de sa proie endormie, un piège de toile où l’on finit englouti… Une comptine parfaite pour traumatiser les enfants avant le dodo ! 😈

Depuis sa sortie, plusieurs interprétations de la chanson ont circulé. Fans et critiques y ont vu tour à tour une métaphore de l’addiction (l’araignée symbolisant la drogue qui « dévore » le narrateur), de la dépression, voire une allégorie d’un abus sexuel. Robert Smith, fidèle à son goût du mystère, a lui-même donné plusieurs versions sur le sens de Lullaby. Parfois il évoque de sombres nursery rhymes de son enfance, parfois il laisse entendre qu’il s’agit d’une allusion à un épisode de malaise personnel. Une explication fréquemment citée est que Robert exorcise ici les peurs enfantines insufflées par son propre père (ou oncle) qui, pour le faire tenir tranquille le soir, lui chantait des berceuses horrifiques avec des fins atroces. Oui, vous avez bien lu : le petit Robert aurait grandi avec des histoires du genre « Dors, sinon le Croque-Mitaine viendra te manger… ». L’oncle de Robert (également prénommé Robert, ça ne s’invente pas) aurait même créé un personnage de « Spiderman » ogre des ténèbres qui « dévorait les petits garçons » et chuchotait ces histoires à l’oreille du gamin pour le terrifier. Une nuit, l’oncle alla jusqu’à entrer par la fenêtre de sa chambre déguisé en homme-araignée pour effrayer le garçon, lequel se mit à hurler comme jamais – au point que l’adulte arrêta définitivement ce petit jeu cruel. On comprend mieux pourquoi aujourd’hui Robert Smith a la phobie des araignées et du noir… et comment cela a pu inspirer les paroles de Lullaby.

D’autres collaborateurs du groupe ont leur propre lecture. Le réalisateur du clip, Tim Pope, y voit une métaphore du passé de drogué de Robert Smith, l’araignée symbolisant les substances qui l’enlaçaient et le consumaient autrefois. Il est vrai que la sensation d’emprise et d’étouffement décrite dans la chanson pourrait tout à fait représenter l’effet d’une dépendance (les “shivering furry holes” – ces « trous velus frissonnants » – évoquant les piqûres de seringue, selon certains). Bien entendu, Robert Smith n’a jamais confirmé clairement cette théorie. Comme souvent avec The Cure, la magie du texte réside dans son ambiguïté et son imaginaire symbolique. Lullaby peut être appréciée littéralement (comme l’histoire délicieusement glauque d’un monstre sous le lit) ou au second degré (une allégorie de nos peurs qui nous paralysent la nuit, qu’elles soient psychologiques ou chimiques).

Notons aussi l’humour noir qui transparaît en filigrane. Intituler « Berceuse » une chanson qui donne la chair de poule, c’est déjà un clin d’œil grinçant. Smith adopte une voix douce et susurrante, presque rassurante, tandis qu’il décrit l’horreur qui se rapproche pas à pas. Ce contraste crée un effet délicieusement étrange, entre effroi et séduction. On se surprend à trouver cette chanson à la fois effrayante et étrangement réconfortante – un peu comme un enfant qui réclame qu’on lui raconte une histoire qui fait peur pour le frisson, tout en se blottissant sous la couette. Avec Lullaby, The Cure réussit la prouesse de composer une berceuse gothique qui fait sourire les amateurs d’humour macabre. Après tout, Robert Smith a toujours aimé « piquer » là où on ne l’attend pas : qui d’autre que lui aurait l’idée de comparer une crise d’angoisse nocturne à une douce comptine ?

Atmosphère musicale : une toile sonore hypnotique

Musicalement, Lullaby est un petit bijou d’arrangements subtils et d’ambiance feutrée. Oubliez les grosses guitares saturées ou les refrains flamboyants : ici The Cure tisse un cocon sonore tout en nuances, qui évoque autant le murmure rassurant d’une berceuse que le clapotis inquiet d’un cauchemar. La chanson repose sur un tempo lent, chaloupé, presque groovy – certains critiques ont parlé d’un « slow goth funk » tant le rythme possède une souplesse insinuante inhabituelle pour du rock gothique. La section rythmique, basse et batterie, joue en boucle un motif lancinant qui vous embarque dans sa ronde. Le batteur Boris Williams ménage un rythme minimaliste (caisse claire étouffée, cymbales discrètes) évoquant un cœur qui bat calmement malgré l’angoisse. La basse de Simon Gallup pose un ostinato grave et circulaire, mélodieusement entêtant – presque une petite ritournelle hypnotique. D’ailleurs, fun fact : Robert Smith renforce cette ligne de basse en jouant lui-même d’une basse à six cordes (instrument hybride entre guitare et basse) pour ajouter de la profondeur et des harmoniques.

Par-dessus ce canevas répétitif viennent se greffer des touches instrumentales légères, qui apparaissent puis s’évanouissent comme des ombres. On distingue par moments le strident d’un violon en staccato (sans doute joué au synthé) et des flourishes de clavier imitant des cordes, qui surgissent brièvement pour accentuer le côté dramatique. Le guitariste Porl Thompson, lui, parsème la chanson de guirlandes de guitare aux sonorités cristallines et dissonantes, quasi imperceptibles mais contribuant à la tension. Cette approche très épurée de la production donne à Lullaby une saveur particulière : chaque instrument respire, il y a beaucoup d’espace entre les sons, ce qui renforce la sensation d’un murmure dans le silence de la nuit. L’ambiance générale est moody et sombre, certes, « gloomy » comme on dit, mais paradoxalement pas déprimante du tout – on se laisse plutôt bercer par ce groove funèbre. C’est un peu comme un film d’horreur qui au lieu de vous faire sursauter, vous fascine doucement : « une vibe de film d’épouvante qui vous berce au lieu de vous faire hurler de terreur » pour citer une critique anglophone. La mélodie susurrée de Robert Smith, presque monotone, agit comme un sortilège chuchoté. On hoche la tête en rythme, pris dans la toile sonore, sans voir venir l’araignée…

Un élément crucial de Lullaby, c’est évidemment la prestation vocale de Robert Smith. Ici, pas de grand refrain cathartique ni de montée en puissance héroïque. Robert chante sotto voce, de façon intimiste, chaque couplet comme s’il confiait un secret inavouable au creux de l’oreille de l’auditeur. Son phrasé est nonchalant, détaché – presque comme s’il était engourdi par le sommeil ou la peur – et en même temps, cette voix chuchotée nous captive intensément. Ce chant murmuré renforce l’atmosphère claustrophobique de la chanson : on a l’impression d’être allongé aux côtés du chanteur, retenant notre souffle en écoutant approcher le monstre. Vers la fin du morceau, la voix de Robert se fait plus pressante, répétant “la la la” comme un homme en plein délire, tandis que la musique s’intensifie subtilement. Mais Lullaby ne connaît jamais d’explosion sonore : elle maintient jusqu’au bout son délicat équilibre entre minimalisme et angoisse latente. Cette production méticuleuse et sophistiquée est à la hauteur de la réputation de The Cure – maîtres dans l’art de créer des atmosphères sonores romantiques et sombres à la fois. En bref, Lullaby est un berceau musical confortable recouvert de toiles d’araignée : on s’y love volontiers, tout en ayant conscience du danger qui rôde.

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Le clip vidéo : un cauchemar éveillé en pyjama rayé

Parce qu’une chanson aussi imagée méritait bien un visuel à la hauteur, The Cure a confié le clip de Lullaby à son complice de toujours, le réalisateur Tim Pope. Et le résultat (diffusé pour la première fois en 1989) est devenu l’un des clips les plus mythiques du groupe. Véritable mini-film fantastique de quatre minutes, la vidéo donne vie aux cauchemars de Robert Smith avec une créativité délicieusement tordue. L’histoire du clip est assez fidèle aux paroles : on y voit Robert Smith dans son lit, portant un pyjama à rayures digne d’un enfant sage des années 50, figé par la peur tandis qu’une présence sinistre l’observe. Très vite, on découvre que cette présence n’est autre que Robert lui-même grimé en “Spiderman” maléfique : le chanteur apparaît sous un autre visage, le teint verdâtre, les yeux cerclés de noir, les ongles démesurément longs, rampant le long des murs comme un monstre sortant tout droit d’un film de Tim Burton. Ce double effrayant de Robert traverse carrément le mur de la chambre pour venir hanter le pauvre Robert terrifié dans son lit ! Pendant ce temps, les autres membres de The Cure font de la figuration, déguisés en fantômes d’un régiment napoléonien (ne me demandez pas pourquoi, on est dans le surréalisme pur – disons qu’ils représentent une sorte de fanfare spectrale). Un métronome en forme d’horloge ancienne égrène les secondes (tic tac… tac tic…) au rythme de la musique, ajoutant au malaise. Une araignée velue se promène sur une immense toile qui envahit la pièce. Finalement, le « Spiderman » maléfique bondit sur sa proie : le vrai Robert est englouti par un gigantesque gosier monstrueux apparaissant au-dessus du lit, tandis qu’en parallèle on le voit pris au piège dans une toile d’araignée géante au plafond. Fin de la berceuse : le chanteur finit littéralement mangé, et personne ne vient lui border ses draps…

Visuellement, le clip de Lullaby est à la fois gothique et cartoonesque. Les décors et costumes semblent sortis d’un conte macabre pour enfants sages. La fameuse toile d’araignée qui enveloppe Robert sert de métaphore visuelle frappante : on dirait qu’il est pris dans l’estomac même de la bête (la toile se confond avec un tube digestif, mi-glauque mi-organique, dans lequel notre héros disparaît). La réalisation utilise des effets spéciaux artisanaux mais efficaces pour l’époque, renforçant ce côté onirique et un peu cheap qui fait aussi le charme des clips des années 80. Tim Pope a déclaré s’être inspiré de l’univers de David Lynch (notamment du film Eraserhead) pour concevoir certaines scènes – on comprend mieux l’aspect étrange et dérangeant de certaines images. Le maquillage de Robert en araignée humaine, avec son sourire figé et ses yeux de panda démoniaque, évoque d’ailleurs le Joker de Batman ou un clown maléfique, ce qui accentue l’ambivalence du personnage (mi-effrayant, mi-burlesque).

Malgré son esthétique sombre, le clip ne manque pas d’une certaine ironie. The Cure y joue avec son image : Robert Smith se met lui-même en scène comme le monstre de son enfance, poussant son univers gothique jusqu’à la caricature. Le voir se faire engloutir par un trou noir géant, ou gigoter empêtré dans une toile, frôle un humour slapstick surréaliste. Cette auto-dérision n’a pas échappé aux fans, et contribue à faire de la vidéo un objet culte. D’ailleurs, la dimension visuelle de Lullaby a énormément marqué les esprits : bon nombre d’admirateurs avouent ne jamais pouvoir écouter la chanson sans imaginer Robert en pyjama rayé se débattant dans sa toile (désolé pour l’image mentale).

Le clip a été très bien accueilli et a même remporté la récompense du “Best British Video” aux Brit Awards 1990. Ce n’est que justice : rares sont les vidéos musicales qui collent à ce point à l’atmosphère d’une chanson tout en racontant une histoire visuelle forte. Lullaby version vidéo est un petit film gothique à lui tout seul, récompensant les multiples visions qu’on peut avoir du morceau. Notons qu’à l’époque, la vidéo a suscité quelques réactions outrées chez les censeurs télé. Lors du passage de The Cure dans l’émission Top of the Pops en 1989, les producteurs de la BBC étaient terrifiés à l’idée que Robert Smith apparaisse avec son maquillage d’araignée à l’écran. Ils ont tenté de le dissuader d’être grimé ainsi, de peur d’effrayer les familles devant leur poste ! Robert a tenu bon (pas question de diluer l’esthétique goth pour quelques âmes sensibles). Le présentateur furieux a juré de ne filmer le groupe qu’en plans larges pour atténuer l’impact. Au final, Robert est apparu fardé de noir comme prévu – effrayant un bon nombre de bambins ce soir-là, paraît-il – et il en a tiré une certaine fierté. « Quand on m’a dit de ne pas porter ce maquillage, j’étais tellement en colère que je pouvais à peine parler… J’adore l’idée que des trucs comme ça puissent encore faire peur aux gens » confiera-t-il plus tard, un brin provocateur. On ne se refait pas : The Cure restera toujours The Cure, et c’est pour ça qu’on les aime.

Réception et impact de la chanson : un succès venimeux devenu culte

Malgré les craintes initiales de la maison de disques, Lullaby a connu un énorme succès public à sa sortie. Le single grimpe jusqu’à la 5ᵉ place des charts britanniques, ce qui en fait le plus grand hit de The Cure au Royaume-Uni à ce jour. Dans plusieurs pays d’Europe, la chanson atteint également le Top 10 (n°3 en Allemagne de l’Ouest et en Irlande, Top 5 en Norvège, Suisse, etc.). Un exploit pour une berceuse gothique atypique ! Aux États-Unis, la réception a été plus timide – la maison de disques US ayant préféré sortir une autre chanson (Fascination Street) en single principal. Lullaby n’y a été lancée qu’en fin d’année 1989 et n’a pas dépassé la 74ᵉ place du Hot 100. Qu’importe : en Europe et ailleurs, la “Spiderman song” de The Cure a tissé sa toile dans le cœur du public. Le clip, récompensé aux Brit Awards, a aussi contribué à exposer largement l’univers visuel du groupe.

Du côté de la critique, Lullaby et l’album Disintegration ont d’abord divisé. Certaines revues ont encensé l’album comme un chef-d’œuvre absolu « renversant de bout en bout ». D’autres, déconcertées par tant de noirceur, se sont demandé avec une pointe d’ironie « comment un groupe aussi dérangeant et déprimant peut être aussi populaire ». Il est vrai que The Cure, avec Lullaby, a frappé un grand coup en prouvant que même à l’ère acidulée de la fin des années 80, un morceau lent, mineur, sans refrain évident, empreint d’angoisse, pouvait devenir un hit. C’est peut-être là l’influence majeure de Lullaby sur la musique : avoir démontré que le grand public peut aimer être bousculé émotionnellement et se laisser séduire par des atmosphères sombres et poétiques. Dans la discographie du groupe, Lullaby occupe une place de choix en tant que classique incontournable. Aux côtés de Pictures of You et Lovesong (autres extraits de Disintegration), elle figure parmi les chansons les plus connues et adorées des fans. Elle apparaît d’ailleurs sur toutes les compilations best of et reste un moment fort des concerts, souvent jouée live avec une mise en scène appuyant son côté théâtral (on a vu des toiles d’araignées géantes décorant la scène lors de certaines tournées – traumatisant les techniciens arachnophobes au passage).

Sur le long terme, Lullaby a contribué à consolider le statut de Disintegration comme album culte et à élargir le public de The Cure. Beaucoup de musiciens actuels citent The Cure comme une influence, et des groupes de rock alternatif n’hésitent pas à reprendre ou à rendre hommage à Lullaby. Par exemple, des artistes contemporains ont confié que Lullaby avait éveillé chez eux le goût du gothique et inspiré certains de leurs morceaux. Preuve que la berceuse sinistre de 1989 continue d’essaimer ses étranges mélodies dans les oreilles de nouvelles générations. En termes d’héritage, Lullaby symbolise la capacité de The Cure à marier l’accessible et l’avant-garde : c’est une chanson que tout le monde peut fredonner (ce “lou lou lou” murmuré reste en tête), tout en étant une œuvre d’art pop unique en son genre, inimitable dans son atmosphère. Elle a ouvert la voie à d’autres expérimentations de « pop gothique » par la suite, montrant qu’on peut grimper dans les charts en chuchotant des histoires d’araignées voraces. Pas mal, non ?

Anecdotes croustillantes autour de Lullaby

  • Robert contre la BBC : Lors de la promotion de Lullaby, Robert Smith a affronté la censure télévisuelle. Invité à Top of the Pops en avril 1989, il insiste pour porter son effrayant maquillage d’araignée comme dans le clip. Panique des producteurs qui craignent les plaintes des parents devant tant de gothique à l’heure du dîner ! On lui ordonne d’enlever son rouge à lèvres dégoulinant et ses yeux charbonneux… Robert enrage et campe sur ses positions. Il finira par chanter grimé tel quel, la BBC se vengeant en filmant de loin. Le chanteur racontera plus tard qu’il en a tiré une petite fierté : voir qu’en 1989, son look pouvait encore scandaliser le grand public était pour lui la preuve qu’il restait transgressif. Rock 1 – BBC 0.
  • La berceuse littéralement pour bébé : L’ironie ultime ? Lullaby est devenue… une véritable berceuse pour enfants. En 2006, la série d’albums Rockabye Baby! a sorti un disque de Lullaby Renditions of The Cure, avec des versions instrumentales douces de leurs chansons pour endormir les tout-petits. Au programme, xylophone moelleux et glockenspiel feutré jouant “Boys Don’t Cry” ou “Just Like Heaven”. Et bien sûr Lullaby en version bébé, dépourvue de ses araignées, transformée en mélodie apaisante pour mobiles au-dessus du berceau. Qui aurait cru que la créature cauchemardesque de 1989 deviendrait un jour une nounou musicale ? Comme quoi, même les monstres gothiques peuvent avoir le sommeil facile.
  • L’oncle araignée : On l’a mentionné plus haut, l’anecdote a de quoi surprendre – petit Robert avait un oncle un peu farceur (ou carrément sadique) qui adorait lui faire peur. Ce bon tonton Robert senior inventait des histoires terrifiantes de Spiderman cannibale pour effrayer le bambin au moment du coucher. Un soir, il pousse le vice jusqu’à se glisser par la fenêtre de la chambre, déguisé en créature, pour donner vie à son récit. Trauma assuré pour l’enfant (et belle engueulade avec les parents, on imagine). Des années plus tard, Robert Smith exorcisera ce souvenir d’enfance en chanson. Morale de l’histoire : si un proche vous raconte des horreurs la nuit quand vous êtes gosse, écrivez-en un tube, la thérapie est garantie !
  • Cure un jour, Cure toujours : Lullaby a durablement cimenté l’iconographie de The Cure. La vision de Robert Smith en araignée géante a rejoint les images cultes du rock. Lors de concerts ou de festivals costumés, on croise encore des fans grimés en « Spiderman Smith » – pyjama rayé, perruque hirsute et maquillage coulant – rendant hommage à ce clip légendaire. Même plus de 30 ans après, la chanson continue de hanter la pop culture. Outre South Park qui a cité l’album Disintegration, on a pu entendre Lullaby dans des films, des reprises par d’autres artistes, ou encore en fond sonore d’épisodes de séries britanniques quand il s’agit de créer une ambiance étrange (les Anglais savent que rien de tel que The Cure pour faire frissonner). Pas mal pour une simple berceuse à la base, non ?
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En définitive, Lullaby est bien plus qu’un single à succès de 1989. C’est un petit conte gothique musical, une pièce maîtresse de l’univers de The Cure, où l’on rit jaune autant qu’on frémit. Accessible et tordu, sinistre et touchant, ce morceau reflète à merveille l’art de Robert Smith : transformer ses cauchemars personnels en œuvre d’art universelle, où chacun peut projeter ses peurs avec un certain délice. Comme le Spiderman de la chanson, Lullaby nous a enlacés dans ses bras sonores… mais loin de nous dévorer, elle nous berce encore, des années plus tard, dans son étrange étreinte. Bonne nuit, faites de beaux rêves – et attention aux araignées sous le lit ! 🕷️

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