
« This is America… » Et là, tout le monde s’arrête, baisse le volume de son TikTok, et se demande si c’est un clip musical… ou un cours accéléré de sociologie version uppercut visuel.
Quand Childish Gambino, alias Donald Glover (acteur, scénariste, rappeur, mec qui réussit tout ce qu’il touche, probablement même les lasagnes), débarque avec This Is America en 2018, il ne fait pas dans la demi-mesure. C’est un peu comme si Banksy, Tarantino et James Brown avaient décidé de faire une collab’… mais en chanson.
Derrière les pas de danse viraux et les refrains entêtants, se cache un message explosif sur l’Amérique contemporaine : racisme, violence, consommation, hypocrisie — tout le monde y passe, sauf peut-être les chats sur Internet (mais c’est peut-être pour le prochain single).
Bref, This Is America, c’est comme un bon épisode de Black Mirror : tu danses au début, tu pleures à la fin, et tu te demandes si t’as bien compris ce qui vient de se passer.
This Is America de Childish Gambino a débarqué en 2018 comme une véritable déflagration culturelle. Avec son clip choc truffé de symboles et son mélange musical déroutant, le morceau a suscité un flot d’analyses et de réactions à travers le monde. Mais qui est vraiment l’artiste derrière ce coup de génie, et quels messages cache-t-il dans cette chanson à succès ? Avant de décrypter paroles, musique, clip et contexte, commençons par présenter l’homme aux multiples casquettes derrière le pseudonyme Childish Gambino.

L’artiste : Childish Gambino (alias Donald Glover)
Donald Glover sur scène sous son nom de rappeur Childish Gambino, un artiste multitâche entre musique, télévision et cinéma.
Donald Glover, plus connu dans la musique sous le pseudonyme de Childish Gambino (un nom de scène improbable généré aléatoirement par un site Wu-Tang Clan, d’où son charme geek ), est un artiste américain aux talents multiples. À 39 ans, il a déjà été tour à tour (et parfois simultanément) acteur, scénariste, producteur, réalisateur, humoriste, et bien sûr rappeur-chanteur. Il s’est fait connaître en tant qu’acteur grâce à la série comique Community (où il incarne l’attachant Troy Barnes) et a ensuite créé et joué dans la série Atlanta, saluée par la critique pour son originalité et son regard sur la culture afro-américaine. Sur grand écran, on a aussi pu le voir dans Solo: A Star Wars Story en jeune Lando Calrissian, parmi d’autres rôles notables.
Parallèlement à sa carrière d’acteur, Donald Glover mène sa carrière musicale sous le nom de Childish Gambino. Musicalement, il a sorti depuis 2011 quatre albums studio, explorant des styles allant du hip-hop au R&B psychédélique. Il a connu un succès croissant, notamment avec le single Redbone en 2016 (aux sonorités funk rétro), et bien sûr This Is America en 2018 – deux titres qui lui ont valu plusieurs Grammy Awards prestigieux. D’ailleurs, en février 2019, This Is America a fait date en devenant la première chanson hip-hop de l’histoire à remporter le Grammy de la chanson de l’année (Song of the Year) ainsi que celui de l’enregistrement de l’année (Record of the Year). Pas mal pour un artiste qui, quelques années plus tôt, n’était encore connu que des initiés ! En 2018, au moment de la sortie de This Is America, Glover était déjà décrit comme « une figure incontournable de la culture pop » de la fin des années 2010 – et le raz-de-marée provoqué par ce morceau n’a fait que confirmer son statut d’artiste majeur de sa génération.

Décryptage des paroles : ce que This Is America raconte vraiment
Sur le plan lyrical, This Is America peut sembler de prime abord répétitive ou énigmatique, mais chaque phrase – y compris ses ad-libs entêtants – porte un sous-texte piquant sur la société américaine. Le titre refrain “This is America” (« C’est ça, l’Amérique ») revient comme une accroche ironique tout au long de la chanson, généralement juste après des descriptions de violence ou de comportement extrême, comme pour dire : voilà la réalité américaine, sans fard.
Dès le premier couplet, Childish Gambino avertit : « Don’t catch you slippin’ up » (« ne te fais pas avoir à être négligent »). Ce slippin’ up adressé aux Afro-Américains suggère qu’on ne peut pas se permettre la moindre erreur aux États-Unis quand on est noir, sous peine d’en payer le prix fort. En clair, « c’est l’Amérique », un endroit où un faux pas peut coûter la vie si vous avez la mauvaise couleur de peau.
Un peu plus loin, il enchaîne : « Look at how I’m livin’ now / Police be trippin’ now / Yeah, this is America / Guns in my area / I got the strap / I gotta carry ’em ». Ces lignes dressent un constat amer : même en menant une vie aisée ou célèbre (“look at how I’m livin’ now” peut refléter la réussite de Glover lui-même), un homme noir n’est jamais à l’abri (“Police be trippin’ now” indique que la police “dérape” toujours). Le chanteur évoque la présence généralisée des armes à feu (“Guns in my area”) et le besoin d’être soi-même armé pour se protéger (“I gotta carry ’em”). Cela renvoie à la dure réalité de nombreux Américains – en particulier les minorités vivant dans des zones à risques – qui se sentent obligés de porter une arme, à la fois par crainte des criminels et par crainte de la police. Oui, c’est aussi ça, l’Amérique.
Un autre passage marquant est le vers « This a celly / That’s a tool » (celly = cellphone, téléphone portable). Par ces mots, Gambino joue sur l’analogie entre un téléphone et un revolver, soulignant comment un objet aussi banal qu’un smartphone peut être perçu comme une arme “dangereuse” lorsque son propriétaire est une personne noire. Cette ligne fait référence à plusieurs bavures policières où des Afro-Américains ont été abattus parce que les policiers ont cru voir une arme, alors qu’ils ne tenaient qu’un téléphone – l’exemple tragique de Stephon Clark, un jeune homme de 22 ans tué dans le jardin de sa grand-mère en mars 2018 avec son iPhone à la main, vient immédiatement à l’esprit. Ainsi, “This is a celly, that’s a tool” résume l’absurdité meurtrière de ces situations : dans l’Amérique de 2018, un téléphone peut sceller votre destin, simplement parce que c’est l’Amérique…
Enfin, tout au long du morceau, une voix de fond répète comme un mantra : « Get your money, Black man » (« Gagne ton argent, homme noir »). Ce chœur entêtant, à la fois motivant et cynique, peut se comprendre à deux niveaux. D’une part, c’est l’injonction de réussir financièrement, souvent entendue dans la communauté afro-américaine – un conseil pragmatique pour survivre dans un système inégalitaire. D’autre part, comme l’analyse Kalli Jackson, cela illustre la manière dont la poursuite de l’argent peut servir de distraction face aux injustices : tant qu’on encourage les hommes noirs à courir après la réussite matérielle, on détourne leur attention des institutions oppressives qu’on évite ainsi de remettre en question. En d’autres termes, occupez-vous à faire de l’argent et ne cherchez pas à renverser l’ordre établi. Une critique fine de l’« American Dream » vendu aux minorités : travailler dur pour s’en sortir individuellement, au détriment peut-être d’une révolte collective contre les injustices systémiques.
L’outro du morceau, chanté en partie par le rappeur Young Thug, enfonce le clou dans un murmure glaçant : « You just a Black man in this world… You just a barcode » (« Tu n’es qu’un homme noir dans ce monde… Tu n’es qu’un code-barres »). L’image du code-barres réduit l’individu à un objet, un numéro, dépouillé de son humanité. Après tout ce que l’on vient d’entendre – la fête, la violence, la course à l’argent – cette conclusion rappelle brutalement que, quoi qu’il fasse, l’homme noir reste perçu comme une cible ou un produit aux yeux d’une société déshumanisante. En somme, This Is America dresse un tableau sans concession de la condition des Afro-Américains, pris entre le divertissement, la cupidité et la violence omniprésente.

Analyse musicale : un grand écart entre gospel et trap
Dès la première écoute, This Is America frappe par son contraste musical saisissant. La chanson débute avec des notes enjouées de guitare folk et des harmonies de choeur gospel, presque solennelles, qui évoquent autant les racines spirituelles afro-américaines que l’ambiance d’une fête innocente. Childish Gambino entonne d’une voix douce « We just wanna party… », installant une fausse impression de légèreté, façon soul estivale. Mais cette vibe ne dure qu’un instant : brusquement, un beat trap lourd et menaçant s’abat, accompagné d’une basse grondante et de percussions tranchantes, tandis que Gambino martèle “This is America” d’un ton grave. Le morceau oscille ainsi entre deux univers sonores opposés, comme s’il avait un pied dans l’église et l’autre dans la rue.
Cette approche bi-polaire est tout sauf fortuite. La production marie habilement les contrastes : d’un côté, une mélodie entraînante à la rythmique afro (certains y entendent des influences de chants sud-africains ou de negro-spirituals), de l’autre, un trap ultra-moderne, sombre et saccadé. Le résultat, bien que déroutant au premier abord, se révèle d’une cohérence redoutable. Un critique a d’ailleurs salué la capacité de This Is America à « équilibrer parfaitement un chœur gospel, des riffs de guitare folk et un beat trap crasseux truffé d’ad-libs », le tout fusionnant en une pièce captivante de trois minutes qui résume à elle seule l’expérience noire en Amérique.
Ces changements brusques de ton (du joyeux au sinistre en un coup de feu) incarnent le « funambulisme » de l’identité afro-américaine, obligée de naviguer en permanence entre joie et danger. Stephen Kearse du magazine Pitchfork y voit la métaphore du “tightrope of being black” – le funambule noir avançant sur un fil tendu – car la chanson est « construite sur le contraste aigu entre des mélodies enjouées, syncrétiques, et des cadences trap menaçantes ». En effet, Gambino passe d’un registre majeur (lumineux, festif) à un registre mineur (sombre, oppressant) aussi vite qu’on appuie sur une gâchette. On a presque l’impression que deux morceaux diamétralement opposés ont été collés ensemble, pourtant l’ensemble fonctionne à merveille pour servir le propos : dénoncer le double visage de l’Amérique.
Il faut également souligner la richesse rythmique et vocale du morceau. Tout au long de la version trap, on entend une multitude d’ad-libs – ces petites interventions vocales typiques du hip-hop contemporain, du style « woo ! », « ayy ! », « yeah ! » – qui fusent en arrière-plan. Et attention, pas n’importe quels ad-libs : Gambino a invité une brochette de rappeurs influents à prêter leurs voix en caméo, parmi lesquels Young Thug (qu’on retrouve à la fin), Slim Jxmmi (du duo Rae Sremmurd), BlocBoy JB, 21 Savage ou encore Quavo (de Migos). Les connaisseurs pourront s’amuser à reconnaître tel ou tel gimmick vocal de leurs artistes préférés. Cette multitude de voix ponctue le morceau et lui donne un côté cypher chaotique, reflétant le tumulte ambiant. Par moments, on croirait presque entendre une émeute lointaine où se mêlent cris et onomatopées – un écho auditif au chaos que dépeint la chanson.
Au niveau de la structure, This Is America prend le contre-pied du format pop habituel. Pas de couplet-couplet-pont-refrain classique : ici, le refrain se limite en gros à la phrase “This is America” martelée comme un slogan après chaque scène choc, et la mélodie gospel du début ne réapparaît qu’à la toute fin, en guise de boucle bouclée. Cette absence de vrai refrain catchy n’a pas empêché le morceau de devenir un hit viral – preuve que son efficacité réside ailleurs : dans son ambiance, son message et son impact global plus que dans une accroche mélodique facile. D’ailleurs, le silence glaçant qui précède la toute dernière reprise du choeur (lorsque Gambino mime un tir avec une arme imaginaire, cf. le clip) est l’un des moments forts de l’arrangement : on retient son souffle, puis les choeurs angéliques reviennent brièvement comme pour refermer la parenthèse tragique. Musicalement, c’est audacieux et brillamment exécuté.

Un clip vidéo bourré de symboles (et de balles)
On ne peut pas parler de This Is America sans évoquer son clip vidéo, réalisé par Hiro Murai (fidèle collaborateur de Donald Glover sur la série Atlanta) et qui a grandement contribué à l’ampleur du phénomène. Publiée en même temps que la chanson, la vidéo a accumulé plus de 12 millions de vues en à peine 24h (et plus de 100 millions la première semaine, rejoignant le club très fermé des clips les plus viraux de l’histoire). Tourné dans un immense entrepôt désaffecté, le clip donne l’impression d’un plan-séquence fluide qui suit Gambino évoluant au milieu d’un chaos soigneusement chorégraphié. Le contraste y est, là aussi, le maître mot : la caméra reste braquée sur un Gambino souvent hilare, dansant de façon exubérante au centre de l’image, tandis qu’en arrière-plan se déroulent des scènes de violence et de panique parfois à peine perceptibles. Le dispositif est malin : notre œil est naturellement attiré par la danse et le charisme du personnage principal, risquant de louper les drames qui se jouent derrière lui – exactement comme le grand public fasciné par le divertissement pourrait ignorer les injustices réelles

Passons en revue quelques scènes clés et leurs significations :
- L’exécution de l’introduction. Le clip s’ouvre calmement sur un homme noir jouant de la guitare assis sur une chaise, dans un entrepôt vide, sur un air doux de choeur. Childish Gambino apparaît torse nu, avançant en dansant de manière théâtrale (il fait des mimiques exagérées qui rappellent les minstrels shows, ces spectacles racistes où des acteurs blancs grimés caricaturaient les Noirs). Soudain, sans crier gare, il sort un pistolet et abat d’une balle dans la tête le guitariste, qui a maintenant un sac en toile sur la tête. Ce meurtre à bout portant, choquant par sa soudaineté, déclenche immédiatement la bascule musicale dans le registre trap agressif – et Gambino se tourne vers la caméra en chantant “This is America”. La pose qu’il adopte alors, un genou fléchi et les bras écartés tenant le revolver, a été comparée à la silhouette du personnage de Jim Crow dans les affiches du 19ᵉ siècle. Cette référence visuelle aux caricatures racistes d’antan suggère que Gambino se transforme en symbole de l’Amérique raciste au moment même où il commet l’acte violent. Comme si la violence raciale faisait partie intégrante de l’histoire américaine – un triste héritage que le clip met en scène. Après ce premier tir, un jeune écolier accourt hors-champ avec un chiffon rouge entre les mains, et Gambino dépose délicatement l’arme sur ce tissu écarlate, qui sera emporté précautionneusement. Pendant ce temps, le cadavre de la victime, lui, est traîné sans ménagement hors de l’écran. Ce détail glaçant illustre d’emblée l’obsession américaine pour les armes à feu au détriment de la vie humaine noire : on traite le flingue avec plus d’égards que le corps de la personne abattue. Le choix du rouge pour envelopper l’arme renforce l’idée de danger mortel (rouge = le sang, l’urgence) : à chaque fois que cette couleur apparaît dans le clip, elle préfigure ou signale la mort d’un Noir. Gambino, lui, continue comme si de rien n’était, entamant sa danse frénétique, laissant derrière lui ce meurtre initial déjà relégué hors-champ quelques secondes à peine après avoir eu lieu. Welcome to America.

La danse endiablée au milieu du chaos. Très vite, Childish Gambino est rejoint par un groupe de jeunes élèves en uniforme qui dansent avec lui en synchronisation. Ensemble, ils enchaînent des pas de danse entrainants et ultra-viraux – on reconnaît notamment le Gwara Gwara sud-africain (popularisé internationalement par Rihanna et d’autres) ou encore le fameux Shoot dance popularisé par BlocBoy JB. La chorégraphie, signée par la danseuse Sherrie Silver, intègre ainsi des mouvements issus tant de la culture hip-hop américaine que des danses africaines traditionnelles ou tendance. Le contraste entre l’allégresse de ces jeunes danseurs et le chaos ambiant est saisissant : en arrière-plan, on distingue des scènes d’émeute, des personnes qui courent affolées, une voiture de police en flammes, des civils qui se font pourchasser… mais nos yeux sont captivés par Gambino et ces enfants qui sourient en dansant d’un air innocent. De nombreux commentateurs y ont vu une métaphore de la manière dont le divertissement (surtout la musique et la danse noires) est utilisé pour distraire l’attention du public des problèmes réels. Comme l’explique le professeur Guthrie Ramsey, Gambino nous montre que même dans la pop culture – espace censé être dédié à l’évasion – la violence imprègne tout et qu’« il n’y a nulle part où fuir » face à ces réalités. Les danses virevoltantes servent donc de rideau de fumée joyeux masquant temporairement la violence qui continue de faire rage en toile de fond. D’ailleurs, dans le clip, à aucun moment Gambino ne réagit aux événements dramatiques derrière lui : il reste imperturbablement focalisé sur sa performance, un peu comme les médias et le public préfèrent souvent se focaliser sur le dernier buzz ou challenge viral plutôt que sur les tragédies qui frappent. C’est fun, c’est entraînant, et ça fait oublier le reste… du moins pour un temps.
Le massacre de la chorale. La séquence la plus choquante du clip survient vers la moitié : on voit une chorale gospel composée de fidèles noirs en train de chanter joyeusement dans une église (ou un parking aménagé en église improvisée). La musique redevient soudain lumineuse et festive le temps de quelques mesures, Gambino se dandine même en arrière-plan comme pour apprécier la performance. Puis, sans transition, on lui lance un fusil d’assaut (AK-47), et il se retourne pour cribler de balles la chorale entière, fauchant les choristes en une rafale. Cette scène brutale renvoie explicitement au massacre de l’église de Charleston en 2015, où un suprémaciste blanc a assassiné neuf paroissiens afro-américains pendant un office religieux. Détail notable : il y a précisément dix personnes dans la chorale de Gambino, un nombre très proche des victimes de Charleston (neuf tués et un blessé grave). Le parallèle est glaçant et a suscité une vive réaction du public, certains estimant la scène trop violente – ce à quoi d’autres ont répondu que la réalité elle-même a été tout aussi violente, sinon plus. Comme lors de la première exécution, un enfant surgit rapidement pour recueillir l’arme du crime dans un tissu rouge, avec un soin presque cérémonial, tandis que les corps des choristes sont évacués à la va-vite. La mise en scène souligne la répétition de ces tueries de masse et la manière dont elles sont traitées : on sauvegarde l’arme (symbole du droit sacré aux armes aux USA) pendant que les victimes, elles, deviennent des statistiques de plus dans un cycle infernal. Cette séquence illustre aussi comment nous, spectateurs, sommes presque devenus insensibles à ce genre d’horreur : tout arrive et se termine en quelques secondes. D’ailleurs dans la vidéo, le massacre est expédié en un instant, et Gambino, à peine a-t-il fini de tirer, repart déjà en chantant “This is America” comme si de rien n’était. Un clin d’œil amer à la vitesse à laquelle les médias et l’opinion publique passent à autre chose après chaque tragédie. Comme l’a formulé Sky News, dans ce clip « les fusillades et leurs conséquences se déroulent incroyablement vite, tout comme dans la réalité, ce qui commente la rapidité avec laquelle la société tourne la page après un drame »

Chaos final et cavalier de l’Apocalypse. Après le massacre, le chaos ambiant atteint son paroxysme : les danseurs ne sont plus que quelques-uns, épuisés, la panique gagne tout le monde. On aperçoit des voitures anciennes garées ça et là, warnings allumés et portières ouvertes, comme si les occupants avaient disparu subitement – vision peut-être symbolique d’un abandon ou de vies laissées en plan, voire une référence aux véhicules souvent lieux de violences policières (Philando Castile, etc.). Sur une passerelle en hauteur, d’autres adolescents filment la scène avec leurs smartphones, retransmettant en direct le carnage sur les réseaux sociaux. Gambino, lui, continue ses pas de danse frénétiques. À un moment, il mime même une mitraillette avec ses mains et fait semblant de tirer en rythme – provoquant la dispersion affolée de ses jeunes danseurs qui, cette fois, ne peuvent plus ignorer le danger. C’est la première (et seule) fois dans le clip que la peur semble rattraper les enfants et interrompre la danse. On assiste alors à une pause étrange : Gambino s’arrête, allume un joint impassiblement, tandis que la musique s’éteint et que résonnent à nouveau, brièvement, les accords du choeur du début. Ce calme sinistre ne dure qu’un instant avant que la scène finale n’arrive : dans la pénombre, la caméra montre Gambino fuyant à toutes jambes, les yeux écarquillés de terreur, poursuivi par une horde de silhouettes aux visages pâles. Cette image de chasse à l’homme rappelle une réalité historique : depuis l’époque de l’esclavage, l’homme noir en Amérique a souvent dû littéralement courir pour sauver sa vie. Un professeur de l’Université de Pennsylvanie a même noté qu’au XIXᵉ siècle existait une chanson intitulée “Run, N——, Run”, c’est dire si la figure de l’homme noir en fuite devant ses oppresseurs est inscrite dans la mémoire collective américaine. Ici, Gambino est traqué dans l’obscurité totale, symbole qu’aucune de ses actions précédentes (ni danser, ni tuer pour “amuser la galerie”) ne l’a mis en sécurité – il reste une proie. La voix de Young Thug chante en arrière-plan l’avertissement fatal “You just a Black man… You just a barcode, ayy”, confirmant que, quoi qu’il fasse, cet homme reste une cible aux yeux de ses poursuivants. Le clip s’arrête net sur cette image de chasse, laissant le spectateur avec un sentiment d’angoisse viscérale. Petit détail glaçant : juste avant cette scène, on peut apercervoir brièvement un cavalier vêtu de noir sur un cheval blanc galopant en arrière-plan – une référence biblique à l’un des Quatre Cavaliers de l’Apocalypse, plus précisément le cavalier nommé Mort (Death) qui chevauche un cheval pâle annonçant la fin. Autrement dit, la Mort elle-même rôde librement dans This Is America, telle une ombre inséparable du décor.

En quelques minutes, le réalisateur Hiro Murai et Donald Glover ont réussi à bourrer ce clip d’allégories visuelles sur la condition noire et les travers de la société américaine : racisme institutionnel (Jim Crow n’est jamais loin), fascination pour les armes, violence endémique, pouvoir anesthésiant du divertissement, traumatismes historiques qui continuent de hanter le présent… Chaque visionnage révèle un nouveau détail caché – pas étonnant que des armées de fans et de journalistes se soient empressées de décrypter la moindre scène YouTube en pause à 0,25x ! Le clip a ainsi généré d’innombrables théories en ligne, et même des mèmes viraux détournant les pas de danse de Gambino (ironie du sort, le public a effectivement transformé la violence dénoncée en objet de divertissement, boucle métacritique bouclée). Mais une chose est sûre : visuellement, This Is America est une œuvre coup de poing qui a redéfini l’impact qu’un clip musical peut avoir. Preuve en est, des médias ont classé la vidéo parmi les plus marquantes du 21ᵉ siècle, et elle a raflé le Grammy Award du Meilleur clip en 2019. Du jamais vu pour un clip aussi politiquement chargé.

Production musicale : coulisses, création et équipe derrière le morceau
Derrière la réussite de This Is America, on trouve un travail de production minutieux et une équipe de haut vol pilotée par Donald Glover lui-même. Le morceau est co-produit par Glover et son collaborateur attitré Ludwig Göransson, un compositeur et producteur suédois avec qui il avait déjà créé l’album “Awaken, My Love!” (et qui est aussi connu pour ses musiques de film, comme Black Panther). Tous deux ont façonné le son unique de la chanson en associant leurs influences respectives : Glover apportant sa vision conceptuelle et son sens du storytelling, Göransson son expertise musicale allant du gospel à la trap (et probablement quelques notes de guitare, car oui c’est lui qui joue ces riffs folksy entêtants). L’alchimie entre les deux compères n’est plus à prouver, et ici elle atteint un sommet d’audace.
Fait intéressant, l’idée originale du morceau était… une blague ! Donald Glover a révélé qu’au départ This Is America est né d’un simple gimmick qu’il chantonnait pour rire, imaginé comme une possible pique envers le rappeur Drake. “À la base on n’avait que cette phrase – This is America – lancée sur un ton moqueur”, confie-t-il, “on voulait en faire un diss track humoristique contre Drake”. Mais en expérimentant en studio, Glover s’est rendu compte que « ça sonnait plutôt lourd », et que le concept pouvait être poussé beaucoup plus loin. Ce qui n’était qu’une plaisanterie s’est alors mué en ce brûlot politico-musical que l’on connaît. On imagine mal Drake se vexer d’avoir involontairement inspiré l’un des morceaux les plus marquants de la décennie – mais l’anecdote ajoute une touche savoureuse en coulisses (même les chansons les plus sérieuses peuvent naître d’un délire potache !).

Pour parfaire l’authenticité sonore de la face “trap” de This Is America, Gambino a convié, comme on l’a mentionné, plusieurs têtes d’affiche du hip-hop actuel à poser des ad-libs mémorables tout au long du track. Entendre successivement la signature vocale de Young Thug, les skrrt de 21 Savage ou les yeah! de Quavo, c’est comme avoir un chœur grec version trap où chaque voix représente un élément de la culture rap contemporaine. Cette superposition vocale contribue à la densité du morceau et a son importance dans la production : plutôt que d’utiliser des samples d’autres chansons, Gambino sample en quelque sorte les tics vocaux de ses pairs, donnant un aspect collaboratif et fédérateur au morceau, comme s’il unifiait la communauté hip-hop autour du message “This is America”.
Techniquement, le titre a bénéficié d’un mixage et mastering au top niveau. Le son a été mixé par Derek “MixedByAli” Ali, ingénieur du son réputé pour son travail avec Kendrick Lamar, ce qui garantit une puissance et une clarté impeccables dans le rendu final. Le moindre sub-bass vrombit avec ampleur, chaque coup de 808 punchy claque comme un coup de feu (sans mauvais jeu de mot) et la transition entre les segments gospel et trap se fait de façon fluide malgré la différence de volume et d’énergie – un équilibre pas évident à obtenir en studio. Le mastering, quant à lui, a été confié à Mike Bozzi (habitué des grosses prods rap/R&B), pour s’assurer que le titre sonne bien sur toutes les plateformes et systèmes audio. En somme, derrière l’aspect un peu brut et live que le morceau peut donner par moments (surtout avec les choeurs gospel), il y a un travail d’orfèvre de production pour que chaque élément s’imbrique parfaitement.

À signaler également : This Is America a fait l’objet de débats quant à son originalité. Peu après sa sortie, certains auditeurs ont souligné une ressemblance troublante avec un titre intitulé American Pharaoh du rappeur underground Jase Harley, sorti en 2016. Même ambiance trap minimaliste, même type de flow nonchalant, et un fond thématique comparable sur l’expérience noire en Amérique. La polémique a enflé au point que des accusations de plagiat ont circulé. Jase Harley lui-même a déclaré y voir une influence de son travail dans la chanson de Gambino. Dans un premier temps, il s’est dit flatté si c’était le cas, mais il a ensuite exprimé sa déception de ne pas avoir été crédité lorsque This Is America a raflé ses trophées aux Grammys. L’équipe de Childish Gambino, via son manager, a formellement nié tout plagiat. Difficile de savoir s’il s’agit d’une simple coïncidence créative ou d’une inspiration non avouée – dans tous les cas, cette controverse n’a pas entaché le succès de la chanson. On pourrait même arguer qu’elle a renforcé le propos de Gambino : le fait qu’un message sur les injustices raciales puisse être porté par plusieurs artistes presque simultanément montre à quel point le sujet était dans l’air du temps et méritait d’être entendu.

Conclusion:
En conclusion, This Is America, c’est un peu comme un épisode de Black Mirror chorégraphié : ça te fait danser pendant que le monde brûle derrière toi. Childish Gambino ne nous a pas juste offert une chanson, il nous a jeté un miroir en pleine figure, avec un grand sourire et une balle symbolique dans la tête.
Entre les coups de feu syncopés et les pas de danse à la Fortnite, il nous rappelle que sous les paillettes du divertissement américain, il y a souvent des drames passés sous silence. Et franchement, réussir à faire passer une critique aussi acérée de la société tout en lançant une chorégraphie virale… c’est un peu comme si George Orwell avait rencontré TikTok.
Alors oui, This Is America, c’est dérangeant, puissant, et ça te reste en tête plus longtemps qu’un jingle de pub. Une œuvre engagée qui nous fait réfléchir… mais en rythme. Parce qu’après tout, si l’Amérique est un spectacle, autant apprendre à danser entre deux vérités qui font mal.


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