
Christian Bujeau : adieu au Maître d’armes, celui qui aurait engueulé la Mort pour sa garde trop basse
Christian Bujeau nous a quittés le 15 juin 2026, à l’âge de 81 ans. Comédien de théâtre, de cinéma et de télévision, il restera pour beaucoup le dentiste des Visiteurs, mais pour les fidèles de Kaamelott, il restera surtout LE Maître d’armes : celui qui transformait un simple entraînement du roi Arthur en séance de réveil musculaire, crise diplomatique et concours d’insultes homologuées par la fédération médiévale des grandes gueules.

Dans Kaamelott, Christian Bujeau n’avait pas besoin d’apparaître trois heures à l’écran pour marquer les esprits. Il arrivait, il hurlait, il agitait son épée, et tout le château comprenait immédiatement qu’on n’était pas là pour discuter stratégie autour d’une tourte aux poireaux. Le Maître d’armes, c’était l’homme qui regardait Arthur comme un élève prometteur mais franchement pénible, un roi qu’il fallait former à la lame, à la posture, et probablement au fait de se lever le matin sans tirer une tête de type qui vient d’entendre Perceval expliquer une règle de jeu.
Son personnage, c’était une merveille de contraste : une discipline militaire de moine-soldat, une hygiène presque suspecte pour le Moyen Âge, et un vocabulaire si fleuri qu’on aurait pu en faire un herbier interdit aux moins de 16 ans. Là où Léodagan menaçait de raser un village pour régler une contrariété, le Maître d’armes préférait régler les problèmes à coups d’exercices, de gueulantes et de remarques humiliantes parfaitement calibrées. Avec lui, même une séance d’escrime ressemblait à une réunion de copropriété qui aurait dégénéré au bout de douze secondes.
Christian Bujeau donnait à ce rôle une présence incroyable. Il avait cette autorité naturelle, ce port théâtral, cette façon de se tenir qui disait : “Moi, j’ai connu des batailles, des armures, des chevaux, et surtout des élèves beaucoup plus appliqués que vous, bande de mollusques.” Ce n’est pas un hasard : l’acteur avait aussi une solide expérience de théâtre et de combat médiéval, ce qui donnait au personnage une vraie crédibilité derrière la folie comique.

Et puis il y avait cette voix. Cette voix qui pouvait transformer “bonjour Sire” en menace voilée. Cette voix qui donnait envie de se mettre en garde même quand on était simplement en train de manger des céréales. Dans un monde où Perceval ne comprenait pas les consignes, Karadoc optimisait son temps de mastication, Bohort paniquait devant un tabouret et Arthur se demandait pourquoi il n’avait pas choisi une carrière dans la poterie, le Maître d’armes représentait la rigueur. Bon, une rigueur qui sentait fort la crise de nerfs, mais la rigueur quand même.
Il faut aussi saluer le génie comique de Christian Bujeau : il ne “jouait” pas juste quelqu’un de drôle. Il jouait quelqu’un de sérieux dans un monde absurde, et c’est précisément pour ça que c’était hilarant. Le Maître d’armes ne savait pas qu’il était drôle. Il pensait sincèrement sauver le royaume à coups de parades, de moulinets et de remarques désobligeantes sur la souplesse d’Arthur. C’est la grande force de Kaamelott : les personnages ne font pas des blagues, ils vivent dans une catastrophe administrative, militaire et émotionnelle permanente.

Dans la grande galerie des seconds rôles cultes de la série, Christian Bujeau avait sa place à part. Pas besoin d’être chevalier de la Table ronde pour entrer dans la légende. Il suffisait d’une salle d’entraînement, d’une épée, d’un roi fatigué, et d’un homme capable de faire passer un échauffement pour une déclaration de guerre.
Alors aujourd’hui, on imagine le Maître d’armes arriver quelque part dans l’au-delà, examiner les lieux, juger que tout le monde se tient mal, demander pourquoi personne n’a nettoyé les armes, et organiser immédiatement une séance d’entraînement obligatoire. Les anges pensaient jouer de la harpe tranquilles ? Mauvaise pioche. Désormais, c’est échauffement, garde haute, déplacement latéral, et celui qui râle se prend une leçon de vocabulaire médiéval dans les dents.
Christian Bujeau s’en va, mais son Maître d’armes reste là, planté dans notre mémoire comme une épée dans une motte de beurre bretonne : droit, bruyant, impeccable, inoubliable.
Et quelque part, Arthur doit encore soupirer :
“Non mais là, vraiment, j’étais pas prêt.”
Merci Monsieur Bujeau.
Pour le théâtre, pour le cinéma, pour Les Visiteurs, pour Hero Corp, mais surtout pour avoir donné à Kaamelott l’un de ses plus beaux monuments de mauvaise humeur pédagogique. Un professeur d’escrime, oui. Mais surtout un professeur de répliques, de présence et de panache.
En garde, Maître. Vous nous avez bien eus.

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