
Il y a des chansons qui te prennent doucement par la main, t’installent confortablement dans un canapé et te demandent comment s’est passée ta journée. Et puis il y a « King of Nothing » d’Ocean Sleeper, qui préfère défoncer la porte, renverser le canapé et hurler : « ALORS, ÇA VA LA CONFIANCE EN SOI ?! »
Rien que le titre annonce la couleur : le roi de rien du tout. Un souverain majestueux, certes, mais dont le royaume semble principalement composé de doutes, de frustrations et probablement d’un vieux ticket de caisse retrouvé au fond d’une poche. Pas exactement le genre de monarque qu’on invite à couper le ruban lors de l’inauguration d’un Carrefour Market.
Avec King of Nothing, Ocean Sleeper transforme le mal-être en carburant pour gros riffs, refrains qui collent au cerveau et émotions balancées à pleine puissance. C’est brutal, mélodique, viscéral et suffisamment efficace pour vous donner envie de fixer dramatiquement l’horizon alors que vous êtes simplement assis dans votre cuisine devant un paquet de céréales.
Alors ajustez votre couronne imaginaire, préparez vos cervicales et éventuellement prévenez vos voisins : aujourd’hui, on entre dans le royaume d’Ocean Sleeper, là où même quand on règne sur absolument rien… on le fait avec un sacré breakdown.
Ocean Sleeper – « King of Nothing » : bienvenue au royaume où même le roi a perdu les clés
Il existe des chansons qui vous donnent envie de courir sur une plage au coucher du soleil en criant que la vie est magnifique.
Et puis il existe « King of Nothing » d’Ocean Sleeper.
Là, vous êtes toujours sur la plage, mais il pleut horizontalement, votre téléphone est à 2 %, quelqu’un vient de vous annoncer que demain c’est lundi et vous avez été officiellement couronné souverain absolu du néant.
Sorti sur l’EP Is It Better Feeling Nothing le 19 août 2022, « King of Nothing » dure moins de quatre minutes mais parvient à condenser solitude, épuisement émotionnel, perte de repères et désespoir existentiel avec un refrain suffisamment mélodique pour qu’on ait quand même envie de le chanter à pleins poumons.
Bref : Ocean Sleeper transforme la détresse existentielle en tube de metalcore.
Et malheureusement pour notre stabilité émotionnelle…
ça fonctionne beaucoup trop bien.

Ocean Sleeper : les Australiens qui ont apparemment décidé que dormir normalement était surfait
Avant de parler du roi, présentons rapidement la cour.
Ocean Sleeper est un groupe de metalcore originaire du Gippsland, dans l’État de Victoria en Australie, apparu au milieu des années 2010. Leur musique repose notamment sur le contraste entre grosses guitares, passages agressifs, screams et refrains particulièrement mélodiques. Leur premier album, Don’t Leave Me This Way, sort en 2019 après plusieurs années passées à se faire une place dans la scène heavy australienne.
À l’époque de Is It Better Feeling Nothing, le groupe est composé de Karl Spiessl au chant, Ionei Heckenberg à la guitare et au chant clair, Stan Liagourdis à la guitare et Jarred Robson à la batterie.
Leur spécialité ?
Prendre une mélodie suffisamment accrocheuse pour passer dans votre tête pendant trois jours…
… puis lui coller dessus un breakdown capable de déplacer votre armoire normande de trente centimètres.
Le groupe cite musicalement cette tradition très australienne du metalcore mélodique : quelque part entre la brutalité, l’émotion et ce talent national mystérieux qui consiste à écrire des chansons désespérées donnant malgré tout envie de sauter partout.
Et Ocean Sleeper n’est plus exactement le petit groupe du coin : en 2026, le quatuor poursuit son ascension internationale avec son deuxième album Peace When I’m Dead et une présence renforcée hors d’Australie.
Mais revenons en 2022.
Parce qu’à ce moment-là, quelqu’un vient apparemment de trouver une couronne dans une benne à ordures émotionnelle.

« King of Nothing » : majesté, votre royaume est vide
Le titre résume pratiquement toute la chanson.
King of Nothing.
Le roi de rien.
C’est une contradiction magnifique.
Normalement, lorsqu’on est roi, on possède quelque chose.
Un royaume.
Un château.
Une armée.
Au minimum une chaise beaucoup trop grande et un type chargé d’annoncer votre entrée dans la pièce.
Ici, le narrateur possède surtout…
son propre désespoir.
La couronne devient donc une image particulièrement efficace : extérieurement, il est toujours debout. Il existe. Il continue. Il avance plus ou moins.
Mais intérieurement, il ne règne sur absolument rien.
Même ses propres émotions semblent lui échapper.
C’est Louis XIV si Versailles était un studio de 19 m² avec trois assiettes dans l’évier et une notification « prélèvement refusé ».

Coincé entre deux endroits qui sont tous les deux nuls
L’idée principale du morceau repose beaucoup sur une sensation d’entre-deux.
Le personnage n’est pas véritablement perdu…
mais il n’est pas trouvé non plus.
Il n’est pas complètement détruit…
mais il ne va certainement pas bien.
Il n’abandonne pas totalement…
mais il n’espère quasiment plus rien.
Et cette nuance est importante.
Parce que « King of Nothing » ne raconte pas vraiment une grosse explosion émotionnelle spectaculaire.
Ce n’est pas :
« TOUT VA MAL ! JE VAIS BRÛLER LE MONDE ! »
C’est plutôt :
« Tout va mal depuis tellement longtemps que je commence à considérer ça comme mon abonnement mensuel. »
Et c’est justement ce qui rend la chanson assez dure.
Le vrai ennemi ici n’est pas une personne.
Ce n’est pas une rupture.
Ce n’est pas un méchant moustachu assis dans un fauteuil qui caresse un chat.
C’est l’épuisement.
Cette impression que les problèmes reviennent constamment jusqu’au moment où lutter contre eux demande presque plus d’énergie que de simplement les accepter.

Quand la pluie devient un état civil
La chanson utilise constamment l’idée d’une vie qui s’acharne contre son narrateur.
Et évidemment, Ocean Sleeper ne choisit pas la métaphore du beau rayon de soleil printanier.
Non.
La vie, ici, c’est la météo bretonne après avoir découvert Architects.
Ça tombe.
Encore.
Encore.
Encore.
Cette accumulation donne au morceau une dimension presque fataliste : chaque tentative pour respirer semble immédiatement suivie d’un nouveau poids.
Le problème n’est donc plus seulement :
« Je traverse une mauvaise période. »
Il devient :
« Et si ma vie entière était la mauvaise période ? »
Voilà.
Bonne ambiance.
Quelqu’un veut une part de tarte ?

Le poids sur la poitrine : quand la fatigue devient permanente
Le texte évoque également l’idée d’un poids constamment présent.
Et c’est probablement l’une des images les plus simples mais les plus efficaces du morceau.
Lorsque quelqu’un vit longtemps avec une détresse émotionnelle, le problème peut finir par ne plus ressembler à un événement extérieur.
Il devient une partie du décor.
Comme une vieille commode.
Sauf que la commode pèse 250 kilos et qu’elle est posée directement sur votre sternum.
Le narrateur fantasme donc moins sur une vie parfaite que sur quelque chose de beaucoup plus modeste :
une vie moins lourde.
Pas besoin d’un yacht.
Pas besoin de gagner au loto.
Pas besoin d’un château avec douze salles de bain.
Juste pouvoir respirer psychologiquement cinq minutes sans que son cerveau lance :
« Bonjour, avez-vous une minute pour parler de toutes vos angoisses ? »

Et musicalement ? Doucement… puis le parpaing
C’est justement là qu’Ocean Sleeper joue intelligemment avec la structure du morceau.
Dans le contexte de l’EP, « King of Nothing » marque un ralentissement après les morceaux particulièrement agressifs qui le précèdent. Le groupe revient davantage vers son versant mélodique, avec Ionei Heckenberg particulièrement mis en avant au chant clair.
Et ça marche parfaitement avec le sujet.
Le refrain n’est pas construit comme une explosion permanente.
Il possède quelque chose de presque plaintif.
Très mélodique.
Très accessible.
Presque beau.
Ce qui est quand même assez gonflé lorsqu’on considère que le propos général ressemble à :
« Bienvenue dans mon existence, veuillez déposer vos derniers espoirs à l’accueil. »
Mais ce contraste est précisément la force du groupe.
La mélodie donne au désespoir une dimension collective.
On peut imaginer une salle entière reprendre le refrain.
Et soudain une souffrance extrêmement intime devient quelque chose que plusieurs centaines de personnes peuvent partager en même temps.
Ironiquement, une chanson parlant de solitude devient donc un morceau qui rassemble.
Metalcore : résoudre vos problèmes émotionnels en les hurlant simultanément avec 800 inconnus.
Psychologues : perplexes.
Public : ravi.

Et bien évidemment… le breakdown
Parce qu’Ocean Sleeper reste Ocean Sleeper.
Vous pensiez sortir tranquillement de cette introspection ?
HAHA.
Non.
Vers la fin, le morceau replonge dans quelque chose de beaucoup plus lourd avec un breakdown qui tranche avec son côté mélodique. C’est d’ailleurs l’un des éléments relevés à la sortie de l’EP : « King of Nothing » commence comme un retour aux racines mélodiques du groupe avant de rappeler brutalement les orientations plus lourdes développées sur Is It Better Feeling Nothing.
Et narrativement, ce passage fonctionne presque comme une implosion.
Pendant plusieurs minutes, le personnage explique son état.
Puis arrive le moment où expliquer ne suffit plus.
Alors…
GUITARE.
BATTERIE.
BREAKDOWN.
La méthode australienne de psychothérapie.

« Is It Better Feeling Nothing? » : la vraie question derrière la chanson
Et voici probablement l’élément le plus intéressant.
« King of Nothing » apparaît sur un EP intitulé :
Is It Better Feeling Nothing
Autrement dit :
Est-ce finalement préférable de ne plus rien ressentir ?
Et la chanson semble construire progressivement cette interrogation.
Lorsqu’une émotion fait constamment souffrir, l’absence d’émotion peut commencer à apparaître comme une solution.
Pas nécessairement comme quelque chose de positif.
Mais comme quelque chose de reposant.
Le narrateur ne réclame finalement même plus vraiment le bonheur.
Il réclame la fin de la douleur.
Et il existe une différence énorme entre les deux.
Le morceau décrit ainsi cette mécanique particulièrement sombre où l’on finit par préférer le vide à la souffrance simplement parce que…
le vide, au moins, ne fait pas mal.
Ce qui donne au titre de l’EP énormément de sens.
Et transforme « King of Nothing » en l’un des morceaux qui représentent probablement le mieux son concept général.

Le « roi de rien » est aussi le roi de son propre immobilisme
On peut également interpréter la couronne d’une autre manière.
Le narrateur règne peut-être sur quelque chose finalement :
son immobilité.
Il connaît parfaitement sa souffrance.
Il connaît parfaitement son quotidien.
Il connaît parfaitement ses chaînes.
Et même si cette situation est horrible…
elle est familière.
Changer signifie aller vers quelque chose d’inconnu.
Et l’inconnu peut parfois sembler encore plus inquiétant que quelque chose de mauvais mais familier.
C’est là que « King of Nothing » devient particulièrement intéressant.
Le personnage ne dit pas simplement :
« Je veux sortir. »
Une partie de lui semble presque accepter :
« Peut-être que je suis simplement comme ça. »
Et c’est probablement la phrase la plus dangereuse que puisse produire un cerveau lorsqu’il souffre longtemps.
Car accepter temporairement une difficulté est une chose.
Commencer à croire qu’elle définit entièrement votre identité en est une autre.

Pourquoi le morceau fonctionne aussi bien
Parce qu’Ocean Sleeper aurait facilement pu transformer tout ça en festival du misérabilisme.
Violon.
Pluie.
Fenêtre.
Une personne regardant dehors.
Un corbeau passe.
Même le corbeau fait une dépression.
Mais « King of Nothing » évite ce piège grâce à son énergie.
Le morceau reste accrocheur.
Le refrain est énorme.
Le contraste entre chant clair et agressivité fonctionne.
Et surtout, malgré son fatalisme apparent, la musique continue constamment à avancer.
C’est presque paradoxal.
Le narrateur répète qu’il est bloqué.
Mais la chanson, elle…
ne s’arrête jamais.
Et il y a peut-être là une petite forme d’espoir involontaire.
Même lorsque son personnage affirme ne plus avoir grand-chose auquel se raccrocher…
il est toujours là.
Toujours en train de parler.
Toujours en train de ressentir.
Toujours en train de crier.
Donc finalement…
peut-être que le roi de rien possède encore quelque chose.
Une voix.

Conclusion : longue vie au roi… même s’il n’a absolument aucun royaume
« King of Nothing » est donc une très belle démonstration de ce qu’Ocean Sleeper sait particulièrement bien faire : mélanger vulnérabilité émotionnelle, mélodies extrêmement efficaces et violence metalcore sans avoir l’impression d’écouter trois groupes différents se battre pour contrôler Spotify.
La chanson parle d’épuisement.
De solitude.
De cette sensation terrifiante d’être coincé quelque part entre « je vais bien » et « tout s’effondre ».
Et surtout de cette envie parfois très humaine d’arrêter de ressentir lorsqu’on a l’impression que ressentir signifie uniquement souffrir.
Sur le papier ?
Pas exactement le morceau officiel de l’Office du tourisme des émotions positives.
Et pourtant…
Ocean Sleeper en tire un refrain fédérateur, une montée émotionnelle efficace et un final suffisamment lourd pour transformer une crise existentielle en séance de musculation cervicale.
« King of Nothing », c’est finalement l’histoire d’un homme assis sur un trône invisible, portant une couronne trop lourde, dirigeant un royaume complètement vide.
Il n’a ni château.
Ni sujets.
Ni trésor.
Juste ses problèmes.
Mais attention.
Il a quand même un breakdown.
Et dans le metalcore…
ça compte probablement comme patrimoine national.

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